05 janvier 2005

Dictionnaire de RMS à l'usage des néophytes


Bienvenue à toi, 1A, ce magnifique lieu de culture et de vie est à toi. Petit glossaire pour t’aider à te familiariser avec le jargon des « anciens », et qui pourrait s’'avérer fort utile au demeurant.

DR : abr. Désirs Rémois. Le nom de ton BDE unique et préféré. Qui t’'organise, oh oui, rien que pour toi ou presque, des tas de soirées dont tu reviendras, euh, mettons assez fatigué.

Boulet : ça se passe de commentaire, mais ça fait partie des mots appréciés par l’'étudiant en école de commerce. A utiliser en évoquant un travail en groupe particulièrement éprouvant. Ex. Quel boulet, à cause de lui, on y a passé deux heures.

Nobod : ce que tu seras, ou pas. C’'est selon. Le nobod est l’'étudiant effacé qui ne va pas en soirée, ne fume pas, ne boit pas, ne (joker). Le nobod est l’'étudiant dont personne ne retient le nom parce qu’'il ne participe pas à la vie de RMS, et c’'est fort dommage, quoique je respecte parfaitement les choix de tout un chacun.

Freestyle : ce que tout étudiant digne de ce nom finit par faire à chaque présentation orale, quand il se lance dans l'’explication du positionnement du produit machin à partir d’'un maping qu’'il découvre en même temps que le prof. On s’'habitue.

A l’'arrache : un peu comme le free-style. Se dit généralement d’'un devoir, un dossier à préparer qui l’'est finalement au dernier moment, et pas vraiment dans des conditions optimales de concentration (retour d’'une soirée open bar, par exemple).

Choper : ahhh… Généralement, c’'est ce que le nouvel arrivant apprend le plus vite : « choper » à une soirée = lever un mec ou une nana. C'’est un peu comme le sport national.

Pause-cursus : utile à partir du passage en 2è année. Désigne un électif qui peut s’'avérer fort intéressant, mais qui demande réellement une somme de travail minime. Bref c’'est le module à faire entre deux électifs de finance pour souffler un peu. 

SAS : ça, c'’est censé vous faire trembler. Si vous avez plus de deux modules non validés en fin de première année, vous passerez par là : vous devrez reprendre tous les cours et repasser les exams (niark niark niark).

Il faut que ça se sache : expression utilisée par les étudiants qui, généralement, sentent, à partir du milieu de la première année, qu’'ils sont bons pour le SAS. Alors, il faut que ça se SASCH…

Journée sucrée : c’'est à partir de là que la campagne BDE commence vraiment. Pendant toute une journée, les deux listes en lisse rivalisent pour vous nourrir uniquement avec des aliments sucrés. Ça a son charme, mais à la fin de la journée, on a rarement envie de remettre ça tout de suite (saturation).

Soirée CAB : LA soirée où toutes les listes de la majorité des assoces se présentent en vous dévoilant leur chorée.

Chorée : (chorégraphie) Danse façon boys band, un peu moins bien synchronisée en règle générale, qui permet à une liste de vous montrer qu’'elle existe. La chorée se fait sur une musique que vous entendrez à chaque soirée, ce qui vous permettra de presque toutes les maîtriser en fin d'’année, ou bien de tout mélanger, c'’est selon.

La passation de bureau : soirée arrosée, où les membres de l’'assoce sortante saoulent les petits nouveaux.

La campagne et le vote : très important. Si vous voulez vous faire sponsoriser par les grandes marques jusqu’à la fin de l’'année, viendez à la campagne, les listeux vont vous couvrir de cadeaux, et puis vous organiser des tas et des tas d’'activités, et puis aussi des super soirées, pour que vous votiez pour elles. Attention, si ça ne change pas cette année, le vote se fait le samedi matin, entre 8 et 13h, sachant que la veille, y’'a une soirée… Faut se lever !

Open bar : mot magique qui fait pétiller le regard de tout étudiant en école de commerce. Pour à peu près 10€, vous aurez le droit de boire ce que vous voulez, et autant que vous voulez. Autant vous dire que le lendemain matin, y'’a pas grand monde en cours.

Dormir : mot inconnu à RMS, surtout en période de campagne. On voit vaguement ce que ça veut dire, mais on n’a pas essayé depuis longtemps.

Acobha : appartements gérés par RMS, sisi, vous savez, les « jolis » blocs de béton en face des bâtiments où vous avez cours.

Stan Connexion : dédicace à Hadrien, président de la CC.  Désigne les étudiants qui sortent du lycée de Stanislas. Amusez-vous à les repérer, vous verrez, c'’est facile.

Trombi : l'’indispensable outil, grâce auquel vous saurez tout ou presque de tout le monde à RMS, ou du moins, vous aurez la photo de tous les gens que vous côtoyez.

Tease : alcool. No comment.

WEI: week-end d’'intégration. Quand vous en revenez, vous vous demandez comment vous avez pu supporter de faire une prépa pendant deux ans ou plus.

CC : La communauté chrétienne de l'’école.

JE : la Junior Entreprise de l’école. Si vous voulez gagner des sousous en faisant du phoning, passez les voir dans leur antre.

Nos amis du kiosque : Si vous avez quelque chose à demander, passez les voir, ils vont râler. On parie ?

Target (+ nom d’'une assoce) : cible réservée là l'’assoce sus-nommée.

Protect (+ nom d’'une assoce) : un peu comme le target.

7.51 : moyenne fatidique qu’il vous faudra atteindre pour un module afin d’'éviter le SAS. (en théorie, c’'est 8/20, mais ils sont gentils, ils arrondissent).

03 janvier 2005

Dernier inventaire avant liquidation : les écrivains ont enfin droit à leur top 50

« Les chefs-d'oe’œuvre détestent qu’'on les respecte. Ils préfèrent vivre, c’'est à dire être lus, triturés, contestés, abîmés. Il serait temps de faire mentir la vieille boutade d’'Hemingway : un chef-d’œ'oeuvre est un livre dont tout le monde parle et que personne ne lit. » Frédéric Beigbeder.
Loin de moi l'’idée de m'’improviser critique littéraire d’'un critique littéraire… Simplement j’'aimerais faire partager une de mes dernières trouvailles. Un inventaire. Un livre… qui est un inventaire de livres. Drôle d’i'dée me direz-vous. Détrompez-vous, ça se lit très bien, ce « truc » là.
L'’auteur, Frédéric Beigbeder, a beaucoup fait parler de lui l'’an passé en sortant 99 francs. Ici, le ton est différent, mais le style reste dans le même registre, mordant, ironique, et somme toute bien agréable. Voilà un critique qui ne mâche pas ses mots, osant exprimer ce qu’'il pense réellement des livres choisis parmi une sélection de 200 ouvrages. 50 livres élus par 6000 français qui se sont pris au jeu de la FNAC et du Monde durant l'’été 1999. Ce sont « les 50 livres du siècle choisis par vous et commentés par moi » dixit l’'auteur. C’'est à dire de manière totalement arbitraire.
Monsieur Beigbeder a en effet dans l’'idée de désacraliser la littérature. Et ça devrait faire plaisir aux férus de musique puisque son ouvrage se présente sous la forme d’un top 50 des meilleurs livres du XXè siècle. Un compte à rebours. Ben oui, comme un top 50 musical. Pour ne citer que quelques élus : Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline, le fameux Journal d'’Anne Frank, Lolita de Vladimir Nabokov, Le Lotus bleu d'’Hergé, Le Chien des Baskerville d’'Arthur Conan Doyle, Le Meurtre de Roger Ackroyd d'’Agatha Christie… Eh oui, vous y trouverez un peu de tout !
Pour une fois vous allez lire l’'exégèse de 50 ouvrages sans vous endormir. Lire la critique de 50 livres inconnus au bataillon peut en effet paraître assez ennuyeux. Celle ci va vous faire changer d’avis. Sachez qu’'après avoir tenu ce livre là entre vos mains, vous aurez certainement envie d’'aller voir un peu ce qu’'il retourne des 50 ouvrages critiqués…
Et si jamais au grand jamais vous refusez d’'ouvrir ce livre là (Hou ! Honte à vous… vraiment vous devriez essayer… Allez, faites moi plaisir…) alors tentez l’'un des autres livres de l’auteur. Dégotez l’'introuvable, mais depuis réédité (donc désormais facilement trouvable) premier roman de Frédéric Beigbeder, Mémoires d’un jeune homme dérangé, et poursuivez avec L'’Amour dure trois ans. Si vous êtes très pub, fondez sur 99 francs tel l’'aigle sur sa proie…
Et si vous n’'aimez pas lire (vous ne savez pas ce que vous perdez), alors prenez une petite heure… et feuilletez-moi quand même ce top 50. Je suis sûre que ça vous donnera envie d’'aller z’yeuter un peu les livres qu’'il critique… Pour voir si vous êtes d’'accord, pour « combler une lacune littéraire » ou juste pour le plaisir. Comme ça.
Après tout, la littérature, c’'est peut-être ça, le grand mystère de notre existence : que cherchons nous au travers des livres que nous n’'ayons trouvé dans la vie ?
Tel l'’auteur de cet Inventaire, j’'aimerais moi aussi vous inoculer ce virus de la lecture. Pour que le XXIè siècle ait ses grands écrivains, ses lecteurs… Et son top 50.

21 décembre 2004

Survivre aux USA


Et voilà, aux premiers souffles du blizzard, et malgré force cache-nez, col roulé et autres subterfuges, on se réveille un matin avec les yeux gonflés de sommeil, le nez rougi par trop de mouchages intempestifs et la gorge aussi sèche que le désert du Sahara. Ce n'’est rien et c'’est horrible, c’'est juste une petite grippe de saison.

De toute façon, on sait bien ce que disent les médecins : un rhume non soigné s’'évapore en quinze jours, si on le soigne on n’en a que pour deux semaines. Bref on sait déjà que ça va être le bonheur.
Le malade avisé sait que quoi qu'’il en soit, et vu le nombre de jours de congé annuels octroyés à un employé dans une société américaine, il a plutôt intérêt à se remettre au plus vite s'’il ne veut pas passer les mois suivants à admirer les restes de son bureau, posés dans un carton, au pied de son lit, en s’'apitoyant sur son triste sort.
Le voici donc parti en quête d’'un drug store. Pas pour de la morphine, vous l’'aurez compris, mais dans l'’espoir d’'y trouver quelques pastilles utiles à soulager ses maux.
L’'Amérique faisant bien les choses, votre Duane Reade (ou CVS Pharmacy et concurrents) vous indique comme dans les grandes surfaces, le rayon où vous allez trouver votre bonheur. En fait vous risquez d’'y trouver surtout un peu plus que votre bonheur. D’'ailleurs ça aurait du nous inquiéter dès le départ, de savoir qu’'ils ont un rayon entier intitulé « cold ». Mais comme nos neurones justement sont un peu raplapla, ils n’ont pas tilté sur le coup. On entre dans le rayon à petits pas, peur soudaine d’'être phagocytés par cette émergence et ces résurgences de mots en gras, en italique, de rouge qui nous saute aux yeux, de qui mieux que les autres de tous ces produits saura attirer notre attention.
On ne parle plus dans ce bas monde d’'efficacité des produits, tout est sous jacent aux batailles marketing que se livrent les compétiteurs d’un marché à grand coup d’offres spéciales. Ce qui est sans compter les sournoises marques blanches (autrement nommées marques distributeur, donc « Duane Reade », par exemple, pour ceux qui n’'auraient pas suivi) qui tentent désespérément de mettre un coup de pied dans la fourmilière, force de publicité comparative, en assurant qu’'elles font aussi bien que Machin mais en moins cher – et elles ont raison, car le médoc sort des mêmes fabriques.

Imaginez notre bonne Madame Michu. En France, elle arrive au comptoir de sa pharmacie, demande entre deux quintes de toux au préparateur un médicament sans ordonnance – mettons, un sirop, et des pastilles –et le pharmacien dans sa grande bonté lui ramène un flacon de Vicks et des pastilles Drill (nota – échantillonnage de marques pris au hasard, toutes mes confuses aux concurrents). Elle paie et rentre chez elle.
Bilan de l’'opération : 3 minutes, attente comprise. Frais occasionnés : allez, mettons 6 euros, et on est encore généreux.

Imaginez maintenant cette même Madame Michu dans votre Duane Reade. Elle, se disant qu’'après tout le plus simple est encore d’'aller demander au préparateur de lui dégoter la solution miracle, se heurte au mur de l’'amabilité du préparateur sus-cité en train de feuilleter une revue, et qui, dans un élan de lassitude, se contente de lui indiquer d’un geste agacé, le rayon « cold ». Madame Michu sans perdre son sang froid s’'y dirige donc, et se trouve nez à nez avec une ribambelles de produits dont elle ignorait même l’'existence. Qui de ses pastilles à la menthe, qui de son sirop « plus efficace que les pastilles », qui de son spray « qui soulage plus qu’'un simple sirop », qui de ses feuillets qui fondent sur la langue « plus facile d’utilisation qu’un spray ». Qui à la menthe, qui au miel, qui à la cerise (chimique, cela va sans dire). Evidemment, chaque produit se décline en plusieurs marques, plusieurs saveurs, plusieurs tailles et plusieurs prix. Madame Michu se dit aussi bien qu’'elle pourrait rentrer à la maison et prendre un doliprane (mais pour ça il faudrait qu’'elle trouve l'’équivalent dans le rayon adjacent, et rien que l’'idée de se remettre à chercher un autre truc dans cette débauche de référencement lui donne des sueurs froides). Alors Madame Michu fait comme tout le monde, elle prend un peu au hasard, elle lit les étiquettes de deux boites, cherchant à comprendre pourquoi l’'une vaut le double de l’autre alors que les contenus paraissent tant similaires…
Là, son œoeil glisse un peu plus loin, dans le rayon cold, et elle voit, dans une petite vitrine en verre, des boites de préservatifs scrupuleusement bien alignées et rangées… C’'est pour ne pas prendre froid ? Ou alors je n’ai pas tout compris ? Pourquoi sous verre ? C’est une petite exposition ? Je n’ai toujours pas trouvé de réponse… Si vous avez une explication à me donner là dessus je suis preneuse.
Enfin. Madame Michu s'’est décidée. Elle a fini par trouver des pastilles et un sirop qui fait tout : calme la toux, fait tomber la fièvre, diminue la douleur et décongestionne le nez. Elle passe alors à la caisse et peut enfin rentrer chez elle pour (1) reprendre son calme et (2) se soigner.
Bilan de l'’opération : 23 minutes, passage en caisse compris. Frais occasionnés : 10 dollars.

Moralité : je ne sais pas vous, mais moi, puisque c'’est comme ça, je retourne en Europe me faire dorloter par mes chers parents qui se feront un plaisir de m’'avoir à la maison et de courir à la pharmacie pour me soigner…

30 novembre 2004

New York: I wanna be a part of it

New York est une ville qu'’on adore, qu’'on adule, qu’'on déteste et que l’'on vomit à la fois. S'’il y a bien une ville dans le monde à qui l’'on doit le charme de cette duale attraction / répulsion, alors c'’est celle-ci, the « greatest city of the world ».

Nourris à grand coups de productions hollywoodiennes, partout sur la planète, des générations entières se pressent à sa porte, tels les gamins le nez collé aux vitrines Macy’s à l'’approche de Noël, pour se frotter d’'un peu plus près au rêve, se prendre au jeu, se perdre dans Manhattan et sa forêt de gratte-ciels interminables.

Voir New York et mourir. Y être venu pour deux jours ou deux ans, le sentiment reste le même. Après l’'émerveillement, le choc culturel, on réintègre ses pénates, on reprend sa petite vie en rangeant proprement ses souvenirs sur une étagère que le temps se chargera d’'empoussiérer. Et puis un jour, bêtement, on allume sa télé, et on se prend au jeu du mange-cerveau, la bouche ouverte, et à crier à qui veut bien l'’entendre « c’'est New York à la télé, viens voir ! ». Comme si le reportage avait été fait juste pour nous, là, qui en revenons. Et cette bande annonce au cinéma, nouvelle production dont l’'intrigue se déroule encore et toujours à Manhattan.
Le cœoeur, dépoussiéré, soupire alors, explose de souvenirs, et d’'avoir trop expiré se crée en nous une sorte de vide étrange, de sentiment de manque, de vertige, le reportage est déjà terminé, la bande annonce achevée, et pourtant on en voudrait encore et encore…

New York possède cet étrange effet sur les expatriés et touristes qui y ont posé le pied, de provoquer, telle une drogue, des effets de manque. On est en Espagne et on fronce le nez en s'’installant dans une salle de cinéma riquiqui, encore plus en entendant la voix doublée des acteurs. On s’'en prend à regretter New York, ses mangeurs de pop-corn, bruyants, affalés et greffés de sodas qui font slurp au paroxysme de l'’intrigue du film.

Tout vous y ramène. Informations, musiques, films, romans, politique, amis, parents. Certains jours il semblerait à vos yeux que le monde tourne autour de cette ville. Toutes les tendances semblent s’'y créer et en émerger pour ensuite lentement s’'insinuer dans le reste du monde. New York est la ville de l'’avant première.

New York agit étrangement sur ceux qui y retournent, aussi. Sentiment partagé d’'horreur et de nostalgie devant les amoncellements indécents de déchets attendant piteusement l'’hypothétique passage des éboueurs, au grand bonheur des colonies de cafards et rats qui y prolifèrent. Sentiment, aussi, plus optimiste. Fausse impression de chaleur retrouvée, dans les volutes de fumée émanant des bouches d’égout, impression satisfaisante d’'être au cœoeur du monde. De se poser dans son appartement minuscule, s’'endormir au son des sirènes de police et coups de frein des bus en se disant, pourtant « home, sweet home ».

C’'est quelque chose que ceux qui n’'y ont pas été ne comprendront peut-être jamais. La dualité là aussi réside. On a beau être revêche et critiquer la ville à qui veut bien nous entendre encore une fois, on ne peut s’'empêcher d’'être heureux de la retrouver, enfin. Regardez moi ces américains qui ne savent même pas apprécier un verre de vin avec un morceau de fromage, et qui nous interdisent l’'importation sauvage de charcuteries. Regardez moi ces américains qui croient encore que la pizza est leur invention et que Paris est une ville des States. Regardez moi ces américains qui se demandent si la télévision existe en France et si nous avons l’'eau courante. Regardez moi ces américains qui sont les seuls au monde à ne pas faire fonctionner tous leurs appareils électriques en courant alternatif 220 Volts. J'’en passe et des meilleures.

Mais, une fois ailleurs, ce goût de fiel en bouche s’'efface et, le nez tourné vers la ligne bleue de l’'Océan, on cherche à capter quelques effluves de cette métropole grouillante. Son odeur particulière. Son rythme effréné. Son assourdissant tumulte.
Tel le papillon de nuit trop attiré par la lumière, on aimerait toujours pouvoir retourner à New York, « pour voir comment la ville a changé », pour s’'amuser simplement, pour y retrouver des connaissances. A d’'autres. Dites surtout qu’'en vous est né ce sentiment de manque, cette impression de louper quelque chose en étant ailleurs que là. Déjà parti mais en esprit encore sur place. Sachant très bien, après toutes nos digressions fielleuses, qu’'on ne voudrait pas y faire sa vie, oh non, car ce n’'est pas sain, trop de pollution, trop de gens, trop de cafards. New York est ceci : trop.

New York fait rejaillir ainsi rejaillir sur nous ce sentiment étrange et partagé. A la première occasion, à peine la fenêtre ouverte, le papillon dans sa précipitation viendra s'’y brûler les ailes…

26 novembre 2004

L'essence des bars new-yorkais

Extrait du roman noir « Les Morsures de l'’Aube » de Tonino Benacquista. Ou le comment du pourquoi du ce qui fait le bar new yorkais…

Quand je pense que les américains ont annexé l’'Europe, que leur manque de culture est devenu le nôtre, qu'ils nous ont fourgué tout leur bric-à-brac absurde, leurs fringues, leur cholestérol, leurs images, leur musique et leurs rêves. Mais tout en oubliant l’'essentiel. Le bar.
Pas question de se laisser embobiner par l’'Oncle Sam pour tous les irréductibles du ballon de rouge et du zinc des tabacs, les adorateurs de l’'apéro, les joyeux imprécateurs du pastaga, ceux qui ont décroché le cocotier quand survient l’'inespérée tournée du patron. Les Français ont inventé le café mais ils ne sauront jamais ce qu’'est un bar et comment on y boit.
Le bar new yorkais, c'’est le tabouret haut perché avec vue sur ce bas monde, et d’'où il vaut mieux ne pas descendre. C’'est le barman qui ne sait rien voir, celui qui ne déchire pas nerveusement les tickets du tiroir-caisse en attendant le pourboire, mais qui vous offre le quatrième si on se sort bien des précédents, celui qui a compris que plus on offre plus on commande, celui qui ne cherche pas à gagner en glaçons ce qu’'il perd en alcool, celui qui sait dire aux turbulents : « je vous l’'offre mais c’est le dernier », celui qui vous propose de le suivre chez un collègue dès qu'’il aura fermé.
Le bar new yorkais, c’'est le cadre supérieur qui ne croit plus aux charmes du zapping, le chauffeur de taxi qui se repose des dingues en déroute, les femmes de quarante ans qui n'’ont ni sexe ni âge, et tout ce beau monde s’'effleure les coudes sans faire d’'histoires, sans chercher à vendre son malaise, parce qu'’après tout : chacun le sien.
Le bar new yorkais, c'’est des verres qui se laissent peloter sans qu’'on puisse les renverser comme ça, un comptoir en bois lisse où peuvent se réconcilier deux équipes de base-ball en enfilade. C'’est une barre en métal qui vous cale du tangage, c’'est le billet de vingt dollars qu'’on pose devant soi et qui disparaît dès qu’'on l’a éclusé. Dans un bar new yorkais, personne ne vous encourage à entrer, personne ne vous montre la porte. Dans un bar new yorkais, on ne racle pas le fond de sa poche dans l'’espoir d’un sursis.
Les bistrotiers parisiens ne comprendront jamais.

L’'instant suivant est devenu new yorkais, ma soudaine et agréable solitude, mon verre épais et lourd, rempli d'’un liquide épais et lourd, mon regard perdu dans les rangées de bouteilles, face à un serveur en veste blanche à qui on a envie de dire « le même, Jimmy. »

Mais… déjà le ciel blanchit
Esprit je vous remercie.
De m’avoir si bien reçu.
Cochers lugubres et bossus !
Ramenez-moi au manoir.
Et lâchez ce crucifix…
Décrochez moi ces gousses d’ail !
Qui déshonorent mon portail !
Et me cherchez sans retard
L’ami
Qui soigne et qui guérit
La folie qui m’accompagne
Et jamais ne m’'a trahi
Champagne…

Jacques Higelin